Les lazarets de la Grande-Chaloupe
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Situés sur la côte nord-ouest de La Réunion, les lazarets de la Grande-Chaloupe sont un lieu chargé d’histoire. Peu connus du grand public, ces bâtiments ont pourtant joué un rôle crucial dans la gestion des épidémies aux XVIIIe et XIXe siècles. Aujourd’hui, ces vestiges rappellent une époque où la quarantaine était synonyme d’isolement et de souffrance.

Lazaret de la Grande Chaloupe, Réunion, une ancienne station de quarantaine. Bâtiment du Dortoir Nº1, 2 avril 2012 par Tonton Bernardo (CC-BY-SA)
Qu’est-ce qu’un lazaret ?
Un lazaret est un établissement destiné à l’isolement des personnes atteintes de maladies contagieuses, notamment la lèpre, la peste ou le choléra. Le terme trouve son origine dans l’italien lazzaretto, lui-même inspiré de Lazare, le mendiant lépreux de la Bible. À La Réunion, où tout étranger arrivait par bateau, les lazarets étaient donc ces centres de rétention. Ils servaient aussi à contrôler les flux migratoires et à protéger la population des épidémies importées par les navires.
Les lazarets de la Grande-Chaloupe, construits à partir de 1860, étaient situés à l’écart des zones habitées, près de l’embouchure de la ravine de la Grande-Chaloupe.
Les deux lazarets sont construits à partir de 1860, d’une surface de 3 660 m². Entourés de hauts murs, ils sont chacun, formés de deux bâtiments à étage, longs de quarante mètres. Un hôpital sera construit en 1865 dans la cour d’un des lazarets. Hors des murs se trouvent le cimetière et le poste de garde.
Les engagés Indiens.
L’engagement
Pendant la période de l’engagisme, entre 1860 et 1882, 30.000 engagés vont venir effectuer un labeur acharné sur les champs de cannes à sucre. Les nouveaux venus, principalement pour des raisons sanitaires, vont être immédiatement placés dans des lieux de quarantaines afin qu’ils guérissent de leurs éventuelles maladies ou qu’ils en meurent. C’est à cette fin que vont être édifiés les lazarets. Le choix du lieu de construction se fixe sur la Ravine de la Grande Chaloupe, endroit suffisamment isolé et à la limite des communes de Saint-Denis et de Saint-Paul.
Le transport des engagés est assuré par des navires à peine plus confortables que les négriers de jadis, fer en moins. L’hygiène plus qu’approximative favorise le développement de maladies. Après 30 jours de bateau qui étaient fatals pour 4% des engagés, les immigrants, se retrouvent dans le monde carcéral du lazaret. Certains d’entre eux tenteront de s’échapper, mais ils seront vite capturés.
La quarantaine
Dès leur débarquement, les immigrants sont conduits à la visite médicale où ils sont vaccinés, leur sort se joue en quelques instants. Pour ces engagés indiens, la vie aux lazarets de la Grande-Chaloupe ne laisse que peu d’espoir. Parqués sans égard pour leur dignité, les plus faibles, déjà épuisés par les conditions du voyage, succombent rapidement.
Pour ceux qui survivent, l’existence se résume à une succession de corvées épuisantes : la corvée d’eau, le ramassage de bois mort pour cuisiner ou creuser les sépultures, le nettoyage des bâtiments et des latrines, ainsi que la préparation des repas. Chaque engagé a droit à une ration quotidienne : 800 grammes de riz, 125 grammes de morue ou 250 grammes de grains secs, 15 grammes de sel et huit grammes de graisse. Une pitance à peine suffisante pour maintenir leur force.
Après la période de quarantaine, les travailleurs subissent une nouvelle visite médicale, cette fois à Saint-Denis. Sous l’autorité du médecin-chef, du commissaire d’immigration, de deux propriétaires terriens et d’un représentant de l’expéditeur du convoi, les engagés sont triés : les plus vigoureux sont déclarés aptes, tandis que les plus affaiblis, qualifiés de « rebutés », sont vendus à moindre coût. Les critères médicaux de la sélection sont souvent biaisés par des intérêts économiques, les propriétaires terriens cherchant à maximiser leurs profits.
Les travailleurs jugés aptes sont répartis en lots de dix, puis acquis par les engagistes. Ils reçoivent alors un numéro d’immatriculation au commissariat de l’immigration et un livret d’engagement.
État actuel et classement comme monument historique
En juin 1948, après la départementalisation, les bâtiments de la Grande Chaloupe, toujours destiné à la quarantaine sont mis à la disposition des Ponts et Chaussées.
Dans les années 2000, les lazarets de la Grande-Chaloupe, longtemps laissés à l’abandon, sont en ruines. La jeunesse tamoule de la Réunion souhaite sensibiliser et alerter l’opinion publique sur le sort déplorable réservé à ce patrimoine historique qui a vu souffrir leurs ancêtres.

Lazaret de la Grande Chaloupe avant sa restauration. Photo par Alain dans les années 2000.
Aujourd’hui, leur importance historique est reconnue. En 1998, les vestiges ont été classés Monuments Historiques, soulignant leur rôle dans l’histoire de La Réunion. Un des dortoirs et le pavillon d’isolement/d’infirmerie ont été restaurés entre 2004 et 2011 par l’association Chantiers Histoire et Architecture Médiévales. Le deuxième dortoir est toujours occupé par les Ponts et Chaussées devenus la Direction départementale de l’Équipement.
Le site est désormais accessible par le public et intégré à des circuits touristiques. Les visiteurs peuvent y découvrir les murs de pierre et les fondations des bâtiments, ainsi que des panneaux explicatifs qui racontent l’histoire de ce lieu. Les lazarets de la Grande-Chaloupe sont ainsi devenus un lieu de mémoire, rappelant les conditions de vie difficiles des immigrants et des malades qui y ont été enfermés.