Internet par satellite

2023
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Un récent communiqué de presse a évoqué la présence d'Elon Musk sur le Piton des neiges, le point culminant de la Réunion, pour assurer la connexion internet de l'île. Depuis le temps que je parle ici de l'accès à Internet de la Réunion je ne pouvais passer cet événement sous silence.

SysDevRun emmène Elon Musk et Starlink au Piton des Neiges

Le titre ci-dessus sonne comme un mélange de blockbusters américain. C'est le titre tonitruant du communiqué de presse qui a mis le point culminant de la Réunion dans les fils d'actualité du monde entier. La nouvelle a été reprise souvent avec une jolie photo de l'antenne Starlink derrière un petit panneau de bois portant le nom du sommet et devant une mer de nuages d'été.

antenne Starlink derrière un petit panneau du piton des neiges et devant une mer de nuages
Photo © Arnaud Rivière de Ypomoni studio.

Cette image est le résultat d'une expédition bien préparée et annoncée par SysDevRun via un autre communiqué le 30 octobre dernier. L'organisateur de l'expédition, Théophile Helleboid, veut démontrer et faire parler des nouvelles capacités de connexion à Internet offertes par la compagnie américaine Starlink dans de nombreux pays du monde. Si le caractériel président de Starlink n'a pas pris part à l'expédition, le jeune cinéaste et photographe Arnaud Rivière était du voyage et a immortalisé l'image illustrant la nouvelle, reprise dans le monde entier.

Théophile Helleboid n'a peut-être pas emmené Elon Musk sur la plus haute montagne, mais il a quand même réalisé l'exploit d'emporter les 8 kg d'une batterie Ecoflow à 3070m d'altitude. Cela valait bien un déjeuner de presse le lendemain pour parler du succès de l'opération.

La suite est connue. C'est la reprise de ce communiqué un peu partout, expliquant que grâce à la société Starlink, il est possible d'accéder à Internet n'importe où dans le monde et même sur le Piton des neiges.

Internet par satellite

Contrairement aux liaisons Internet dont je parle depuis le début de reunionweb, la liaison satellite n'a pas besoin de câbles. Cela signifie que les endroits reculés peuvent être reliés à Internet au même coût que les lieux à l'urbanisation dense.

Internet est arrivé sur l'île en 1996 avec des offres RTC utilisant les lignes téléphoniques puis, en 2000 est venu l'ADSL au meilleur débit et dont l'efficacité dépend de sa proximité avec le commutateur local, le relais technique ou la paire de fils en cuivre de votre ligne téléphonique est relié au reste du réseau télécom par de la fibre optique. Dans ce cas, l'isolement de son logement signifie aussi une connexion de mauvaise qualité ou même une connexion impossible, ce qui justifie la création d'offres par satellites.

En 2013, le plan fibre français prévoit d'apporter la fibre optique et le très haut débit directement dans chaque logement. Le déploiement s'appuie sur les opérateurs privés qui vont commencer à réaliser leurs travaux dans les zones densément peuplées afin de vendre leurs services au plus grand monde. Le Port et les bas de Saint-Denis sont vite desservis, mais les habitants d'îlet-à-cordes et de Grand-coude vont devoir attendre encore un peu. Il est probable que dans les villages reculés, ceux qui veulent avoir le haut débit peuvent être tentés par une offre satellite.

On peut quand même souligner qu'à la Réunion, le plan fibre s'est doublé d'un plan local Très Haut Débit pour tous, porté par Réunion THD dont le but est de raccorder toute la population et d'utiliser les fonds publics là où les opérateurs ont déclaré ne pas vouloir engager de travaux. Le plan a pour objectif une Réunion 100 % connectée dès 2023. En cette fin d'année 2023, c'est l'heure du bilan, la présidente de Région, Huguette Bello, s'est félicitée d'avoir couvert 93,4 % de la population en très haut débit. Même si le compte n'y est pas, ce chiffre place la Réunion comme deuxième région la mieux fibrée de France. Reste à savoir ce qu'il sera fait pour les 6,6% restant, les personnes les plus isolées et dont l'équipement en fibre prendra plus de temps et coûtera bien plus cher.

Huguette Bello peut quand même se féliciter du résultat. En France métropolitaine, la couverture est bien moindre. Seuls dix départements de métropole, dont les plus denses, ont une couverture au-dessus de 94%. Beaucoup de départements comme l'Ardèche, la Manche ou les Côtes-d'Armor arrivent à peine à proposer la fibre à la moitié de leur population. Il faut dire que ces départements ont des zones entières sans couverture réseau, les fameuses zones blanches. La carte de la fibre établie par l'Arcep fait d'ailleurs bien ressortir ces zones blanches (en blanc justement).

Carte de couverture de la fibre par communes. Les bleus foncés ont au moins 80% de couverture mais les zones blanches ont 0%
Carte de couverture de la fibre en 2023, par communes et compilée par l'ARCEP. Les zones blanches sont les communes qui ont 0% de couverture.

Les satellites géostationnaires

Les zones blanches sont souvent composées de petits villages peu denses et très espacés, ce qui a très vite pulvérisé les coûts pour tirer les câbles jusqu'à chaque maison. Même un commutateur local ADSL ne peut être rentabilisé. Beaucoup d'habitants savent qu'il y a peu à espérer de ce côté-là. En métropole, la solution satellite s'offre alors à eux. Plusieurs opérateurs proposent des abonnements à l'Internet par l'intermédiaire des satellites géostationnaires spécialisés Astra 2F de la société luxembourgeoise Astra ou KA-SAT lancé en 2010 par Eutelsat mais repris en 2020 par l'américain Viasat. Les offres sont proposées par Nordnet, filiale d'Orange, skyDSL ou Numerisat, souvent couplées à une offre de téléphonie mobile et coutent de 35 à 70 € par mois auxquels il faut ajouter le prix d'achat de l'antenne parabolique. Ces offres ont l'avantage de donner un accès internet là où il semble impossible, mais la qualité reste en dessous de l’ADSL et il ne faut pas espérer regarder des films en haute définition avec les débits proposés. De plus les satellites géostationnaires sont à une orbite de 36.000 km de la terre et cette grande distance est la cause d'une plus grande latence dans les transitions. Ce n'est pas gênant pour les mails mais l'est plus pour les conférences en ligne.

Eutelsat dispose de satellites géostationnaires appelés Konnect au-dessus de l'Afrique et de l'Océan Indien. Des opérateurs de télécom ou de télévision utilisent ses services mais aucune offre grand public d'Internet par satellite n'est disponible à ce jour, ni à la Réunion, ni dans aucun pays de la région.

Vue d'artiste des points de faisseau du satelite KA SAT sur l'Europe avec le ciel étoilé de l'espace en fond
Vue d'artiste par Axlsite représentant les points de faisceau du satellite KA SAT sur le bassin méditerranéen et l'Europe.

Les satellites en orbite basse

Pour réduire cette latence, l'idée est de lancer des satellites ayant une orbite bien moindre, entre 500 et 2000 km d'altitude. À cette orbite, les objets ne restent pas au-dessus d'un territoire précis. Ils voyagent à toute vitesse autour de la terre. Pour offrir une liaison internet, il faut alors disposer d'une constellation de satellites (des milliers) allant par trains entiers dans des directions complémentaires. Les satellites doivent aussi communiquer avec de nombreuses stations terriennes les reliant à Internet.

Le premier système à avoir été ainsi mis en place est le fournisseur Starlink de la société américaine SpaceX. Les premiers lancements de satellite ont eu lieu en 2017 pour étude avec un début de déploiement en 2019. Aujourd'hui, la constellation compte environ 3 000 satellites et Starlink commercialise son offre dans de nombreux pays, dont la France. À terme, la constellation devrait compter 42 000 satellites.

D'autres entreprises sont en train de déployer leur constellation de satellites pour proposer un service concurrent. La plus avancée est la constellation de OneWeb, devenue filiale d'Eutelsat il y a peu qui dispose pour le moment de 690 satellites en orbite basse. Les premiers ont été lancés par des lanceurs Soyouz, partenaire d'Arianespace mais depuis l'invasion de l'Ukraine, ce sont des fusées Falcon 9 de… SpaceX qui envoient les satellites de OneWeb dans le ciel, ainsi qu'une fusée indienne: LVM3. À ce jour, OneWeb ne propose pas encore son offre au public.

Les liaisons Starlink ne sont pas beaucoup plus rapides que les offres géostationnaires actuelles, le maximum est de 100 Mo/s en débit descendant dans les deux cas et 20 Mo en débit montant, ce qui est quatre fois mieux que l'offre géostationnaire. Là où l'offre en orbite basse fait la différence est le temps de latence. Starlink annonce des latences de moins de 20 ms. L'expérience sur le Piton des neiges a mesuré une latence de 200 ms ce qui est au moins trois fois plus rapide qu'une liaison par satellite géostationnaire.

Starlink à la Réunion

Personnellement, j'aurais testé la liaison satellite en m'éloignant du ciel, en allant au fond des ravines ou dans les cirques, au camping de la rivière des Galets ou sous les tamarins à Ilet-Fleur-Jaune. J'aurais aimé mesurer l'impact des reliefs et de la végétation sur la réception, car enfin, l'Internet par satellite n'est pas lié aux liaisons câblées de nos abonnements classiques. Donc, plus on se rapproche des étoiles, meilleur est le signal.

Il me semble que le but de Théophile Helleboid en organisant cette expédition était plus de montrer que ça marche que de faire des mesures. Le Piton des neiges est quand même plus médiatique qu'Ilet-Fleur-Jaune… L'entrepreneur, qui se présente comme spécialiste Starlink à la Réunion, compte faire connaitre cette solution et susciter le besoin dans les entreprises de l'île.

Starlink commercialise ses produits directement auprès des clients finaux. La compagnie américaine a obtenu l'ensemble des autorisations, notamment pour l'utilisation de la fréquence radio, en France métropolitaine et dans toutes les régions d'outre-mer. Son offre est disponible depuis février 2022. La firme prétend que son kit antenne-boîtier est facile à installer soi-même, on peut alors se demander pourquoi Théophile Helleboid déploie tant d'énergie à faire de la publicité pour une société qui n'est pas la sienne.

Carte de la Réunion selon Starlink, les zone couvertes sont des hexagones bleus
Carte de couverture de la Réunion par Starlink. Les zones couvertes sont des hexagones bleus, toute l'île est éligible sans délai.

SysDevRun et les coworkings

Nul doute que ce passionné de nouvelles technologies est persuadé que cette nouvelle façon de se connecter à internet mérite d'être connue sur cette petite île loin des autres terres habitées. Cette manière de partager son savoir et son expérience sans n'avoir rien à vendre directement n'est pas idiot. En allant ainsi vers les autres, il fait connnaître son savoir-faire. Les gens intéressés par ce savoir-faire le contacteront volontier. Par exemple nombre d'organismes présents dans les hauts auraient intérêt à avoir du réseau, bien que la maintenance de ce genre d'équipement ne soit pas leur cœur de métier…

Cette volonté de partage de son savoir-faire est sans doute ce qui a animé Théophile Helleboid quand il a par exemple réalisé l'annuaire du Coworking (les bureaux de télétravail partagés) de la Réunion. Non seulement il a réalisé le site que je peux présenter en lien du mois mais en plus il partage le code et les données sous licence libre. Le site s'appelle coworkings.re et le code source est visible sur Gitlab, pour être contrôlé ou copié par qui veut. Une vraie démonstration de ce qu'est le logiciel libre. Je mets ma main à couper que si le compteur Linux de la Réunion était toujours en ligne, il y serait listé. Car enfin, voilà un prestataire qui a tout compris au libre. Il partage ses compétences, expose publiquement son travail, ce qui devrait lui offrir une reconnaissance de ses compétences et à ne pas en douter, des clients. Outre « Starlink » les compétences de Théophile Helleboid s'exposent sur son site, depuis l'administration de serveur à la programmation en Ruby (ce qui explique les diamants du logo).

L'échange de savoir pratiqué dans le monde du logiciel libre, peut bien sûr aller au-delà de l’informatique. Nombreux sont les auto-entrepreneurs qui rencontrent leurs pairs pour compléter leurs connaissances ou simplement pour compléter une offre de service pour tel ou tel client. Les espaces de coworkings sont des lieux privilégiés pour ce genre d'échange et coworkings.re est le fruit de ce genre de collaboration. L'expédition de connexion « Starlink » du Piton des neiges en est une autre. L'aventure ne devrait pas s'arrêter là.

Un progrès à double tranchant

Si l'intention de connecter toute zone reculée à Internet est louable, sa réalisation par Starlink et sa solution aux milliers de satellites en orbite basse a aussi ses détracteurs. En premier lieu les observateurs du ciel évoqués il y a peu. S'ils luttent contre la pollution lumineuse des activités humaines terrestres, ils sont aussi affectés par la multiplication des objets qui circulent dans l'espace entre la terre et les étoiles qu'ils observent. Starlink compte à terme disposer de 42 000 satellites, Si d'autres sociétés comme OneWeb ont le même objectif, le suivit des étoiles au sol sera fortement affecté.

La multiplication des objets en orbite autour de la terre augmente le risque de collisions, Ces collisions libérant des milliers de débris non contrôlables, pouvant entrainer de nouvelles collisions au point de risquer de saturer l'orbite basse de la terre. Le risque du syndrome de Kessler exposé en 1978 semble se rapprocher. Dans ce scénario, l'exploration spatiale et l'envoi de nouveaux satellites deviendrait quasiment impossible. Les orbites basses devraient cependant être suffisamment proches de l'atmosphère pour que les débris soient freinés par l'atmosphère résiduelle et rapidement retomber sur terre. Il reste que le suivi des risques de collision occupe de plus en plus les responsables de programmes spatiaux.

Les satellites de Starlink ont d'ailleurs été conçus pour se désintégrer en entrant au contact de l'atmosphère en fin de vie (après 5 à 7 ans de service). Ceci n'est pas sans inquiéter d'autres personnes qui estiment que cette nouvelle pollution de la stratosphère avec des particules métalliques pourrait dégrader la couche d'ozone.

Enfin, certaines personnes revendiquent de vivre en zone blanche et aimeraient se savoir libres, sans ce fil à la patte qu'elles ressentent avec ces appareils qui nous relient en permanence au reste du monde. Il y a des restaurants qui revendiquent de ne pas avoir de wifi mais du bon vin et des randonneurs qui font le Piton des neiges sans prendre de selfie. Cette offre « Internet partout » ne va sans doute pas les réjouir. Cela-dit, tous ces satellites au dessus de leurs têtes ne devraient pas vraiment émousser leur résistance aux sollicitations en ligne. Les autres, et bien maintenant ils peuvent se connecter où qu'ils soient.


La lumière dans le fénoir ou les jours de la nuit